Conciliation travail-aidance: où en sommes-nous?

10-08-2018

 

Le 1er octobre 2018, à l’occasion des élections provinciales, les québécois ont élu une députée différente. Qu’a-t-elle de différent? Elle est maman d’une fillette lourdement handicapée et demandant des soins exceptionnels.

 

Personnellement, j’ai trouvé ça génial. Enfin! Une maman différente élue au Parlement! Preuve que quand un employeur reconnaît la valeur d’un individu, il peut faire preuve d’ouverture et d’une certaine flexibilité pour accommoder cette personne et enrichir son équipe de travail!

 

Je suis évidemment bien branchée aux réseaux sociaux et j’ai constaté que quelques personnes se demandaient comment la jeune maman, si dynamique soit-elle, allait réussir à concilier son travail de députée et son rôle de maman aidante, si elle est élue. À cela j’ai répondu que je suis convaincue que les citoyens de son comté, son chef et ses collègues allaient faire preuve d’intelligence, de compréhension et d’ouverture envers sa situation. Après tout, ce qui compte, c’est qu’elle soit en mesure de faire le travail et que le travail se fasse. Il y a toujours moyen de faire preuve de souplesse au niveau de l’horaire de travail, enfin j’ose y croire!

 

Combien de proches aidants ont dû réduire leurs heures de travail, changer d’emploi pour travailler à temps partiel ou encore faire carrément une croix sur leur carrière à cause de leurs responsabilités familiales? Pour ma part, j’ai dû faire un gros «X» sur mon emploi à temps plein et sur ma bonne santé financière il y a quelques années.

 

Petit retour en arrière :

 

2001, dans une entreprise privée. Je suis adjointe au directeur de la boîte. Mon fils, qui vit avec un handicap lourd et des problèmes cardiaques majeurs, a une santé fragile. Je n’oublierai jamais le jour où j’ai annoncé à mon patron que l’école avait téléphoné pour que j’aille chercher mon fils qui était mal en point. Il m’a carrément claqué la porte du bureau au visage. Si j’avais été un peu plus près de lui, il me cassait le nez, c’est certain. Pourtant, s’il avait démontré de l’ouverture, il aurait gagné au final car je suis une excellente adjointe. Partout où je suis passée, je n’ai reçu que des éloges sur la qualité de mon travail. Mes absences n’étaient pas la fin du monde, le bureau fonctionnait très bien quand même et je rattrapais tout mon travail à mon retour.

 

Malheureusement, encore aujourd’hui, les employeurs ne se montrent pas très ouverts envers les parents différents ni envers les autres proches aidants. Je me rappelle encore combien il m’était difficile de garder un emploi et aussi combien ma réputation professionnelle en souffrait. Avec le temps et les besoins de mon fils, il m’était de plus en plus difficile de trouver du travail avec des références qui criaient «absentéisme chronique»…

 

Voilà pourquoi je dis que si un parent différent devient député au parlement, malgré ses lourdes responsabilités et contraintes familiales, ce sera génial, car ça prouvera que quand on veut s’adapter, des deux côtés, on peut!

 

Tout ceci m’a poussée à la réflexion : où en sommes-nous en matière de conciliation travail-aidance au Québec? J’ai posé la question suivante sur les réseaux sociaux :

 

«Vous prenez soin d'un proche et votre employeur vous a aidé à concilier votre vie professionnelle et votre travail d'aidant(e)? Ou bien votre employeur n'a démontré aucune ouverture et vous avez toutes les misères du monde à rester sur le marché du travail, ou vous avez dû abandonner votre emploi?»

 

Résultats :

 

50% des témoignages reçus sont négatifs. Harcèlement, démission forcée, aidants qui préfèrent jongler 3 emplois à temps partiel, à moins d’heures de travail et à moindre salaire, pour pouvoir s’occuper de leur proche et gérer les différents rendez-vous, entrepreneurs qui ont failli tout perdre, etc.

 

25% des témoignages sont positifs. Oui, il y a des employeurs avec de bonnes valeurs et beaucoup d’ouverture!

 

Je classe l’autre 25% des témoignages dans la catégorie «négatif-positif.» Ce sont ces aidants qui ont adouci leur quotidien de différentes façons : soit en devenant travailleur autonome, ce qui leur permet de travailler de la maison tout en veillant à leurs responsabilités familiales, soit en changeant de métier et d’employeur, pour avoir plus de flexibilité dans leur horaire de travail. Ils travaillent souvent à un salaire moindre et travaillent aussi moins d’heures par semaine et subissent donc une perte de revenus, mais ils n’ont plus à gérer le stress de la « baboune » de l’employeur à leur retour au travail après une absence due aux besoins de leur proche.

 

En résumé, ma petite enquête m’a permis de constater que le Québec a encore beaucoup de croutes à manger avant de prétendre au titre de champion de la conciliation travail-aidance.

 

Pendant que certains employeurs font preuve d’ouverture, d’autres démontrent de l’empathie, mais sans jamais prendre de mesures concrètes pour soutenir leurs employés proches aidants. Il existe pourtant des solutions : horaires de travail adaptés, congés de maladie, télétravail. Il n’est évidemment pas toujours possible de faire ces aménagements, mais quand c’est faisable, tout devrait être mis en œuvre pour y arriver.

 

Le monde du travail doit se révolutionner. Le phénomène de la proche aidance n’est pas appelé à disparaître, au contraire, il va prendre de l’ampleur. Trop de personnes compétentes sont écartées du marché du travail à cause de leurs responsabilités familiales. Il est temps de faire une réflexion sérieuse sur le sujet.

 

Marie-France Beaudry

Ce billet est également disponible sur Huffington Post : https://quebec.huffingtonpost.ca/marie-france-beaudry/conciliation-travail-aidant-naturel-candidate-elections-2018_a_23500013/